« de la liberalisation des marches de l’energie »
Introduction
Alors qu’à l’aube du 3ème millénaire, l’humanité est confrontée à plusieurs défis - comme la légitime volonté des démunis de disposer d’un niveau de vie décent, l’épuisement des ressources naturelles, une démographie galopante, une pollution aggravée, un changement climatique, la menace de pénuries d’énergie, d’eau potable, la permanence de famines localisées, - le dogme salvateur de l’existence de mécanismes économiques spontanés - « les lois du marché » - a largement colonisé les esprits. Dans une logique écolo-malthusienne de gestion prévisionnelle des pénuries, et fort de la réussite des économies libérales sur les économies planifiées, il est généralement admis que les lois du marché introduiront « spontanément » les mécanismes correcteurs qui conduiraient infailliblement l’humanité vers les lendemains que chantèrent les chantres de l’idéologie marxiste.
Devant une telle convergence de tous les différents courants de pensées « académiquement corrects », la tentation est forte de valider l’existence de cette « main invisible » pour résoudre tous les disfonctionnements économiques.
Mais certains redoutent que le recours sans limite à la main invisible - célébrée par Adam Smith - qui gouvernerait l’équilibre du (des ?) marché(s ?) se concrétise par la paupérisation croissante d'une partie toujours plus importante de la planète
I Les dogmes fondateurs du caractère salvateur des « lois du marché »
1 1. Intégrationnistes et Réductionnistes
Pour tenter d'expliquer la convergence qui existe de fait entre des courants économiques que tout oppose en apparence, il convient d’analyser leurs fondements afin de découvrir ce qui les rassemblent dans le culte souverain du marché.
Ces courants de pensées peuvent se classer selon deux approches distinctes : La première dite réductionniste, va des parties pour aller au tout. La seconde, dite intégrationniste, part du tout pour aller aux parties.
Pour les premiers, principalement les néo-classiques, réductionnistes, l'équilibre est atteint à partir des équilibres partiels réalisés sur les différents marchés. Les propriétés globales découlent des comportements micro-économiques des agents qui, si ils réagissent différemment les uns des autres, le font cependant selon des réseaux de relations générant une cohérence pour l'ensemble
Pour les seconds, les keynesiens et les écolo-malthusiens, intégrationnistes, l'ajustement optimal de la demande totale et de la production des biens de consommation et des biens d'équipement permet d'atteindre, sous certaines conditions, l'équilibre général. Ils privilégient un tout indissociable, susceptible de générer des contraintes suffisantes pour pouvoir modeler le comportement global des parties qui le constituent, même si les propriétés de chacune des parties sont différentes. Le tout possède des propriétés spécifiques qui ne sont pas réductibles à ses constituants et à leurs réseaux de processus. L'équilibre peut être atteint par la mise en place de mécanismes régulateurs et de structures sociales appropriées.
En dépit de ces approches opposées, ces grands courants de la pensée économique actuelle font référence, aux mêmes concepts de la physique, qu'elle soit newtonienne, c'est le cas des classiques et de leurs successeurs, ou intégrative d'une dimension thermodynamique chez les keynesiens et les écolo-néomalthusiens.
Ces théories économiques s'inspirent de facto des principes de la physique classique appliqués à un système conservatif. Elles supposent implicitement l'existence d'un hamiltonien entre le capital et le travail, fonctionnant au sein d'un système fermé dont les ressources sont limitées. Pour ces théories, l’Economique est un "système à la fois vaste et simple qui ressemble dans sa pure beauté à l'univers astronomique" (Walras). Quelles que soient leurs divergences, ces théories économiques « académiquement correctes » prennent implicitement pour postulat le dogme de l’existence d’un équilibre général, réglé par des processus déterministes réversibles, et possédant naturellement des mécanismes permettant de corriger spontanément les excès de l’activité humaine. Il suffirait de laisser faire ces mécanismes pour qu’un développement durable soit possible. Complétées par des mesures d’incitations - qui curieusement ne sont pas considérées comme des entraves au « libre » fonctionnement des lois du marché, - les dites lois assureraient spontanément la correction de tous dysfonctionnements.
I. 2. La généralisation de la réponse libérale et sa mise en place à l’échelle planétaire.
Le marché serait ainsi l’axe fondamental des mécanismes économiques : Dès lors que rien ne viendra entraver le fonctionnement de celui-ci, il est pris pour lemme que la succession des mécanismes d’ajustements spontanés - qui n’opèrent que sur le très court terme - permettra de résoudre les problèmes du long terme en anticipant leurs émergences. On escompte par ailleurs de la concurrence qu'elle remédiera à toutes les imperfections, qu'elle résoudra toutes les difficultés et tous les problèmes que ce soit l’amélioration de la compétitivité des entreprises, la sécurité d'approvisionnement, les créations d'emplois, la pollution. Dans ces approches, il est admis que les mécanismes du marché et que les processus de formation des prix vont venir corriger spontanément les déséquilibres structurels.
On doit tout d'abord remarquer que cet appel aux mécanismes du marché pour corriger tout dysfonctionnement, induit un biais fâcheux. Il privilégie l'immédiat, le court terme. Il ignore le bien être des générations futures qui seront touchées par les décisions prises aujourd'hui sous l'emprise de mécanismes descriptifs du court terme. Il occulte le prix futur des décisions nées de ces opportunités. Il introduit un biais en faveur de biens pour lesquels les prix sont relativement transparents contrairement à ceux pour lesquels la transparence n'existe pas, au premier rang desquels figurent l'énergie, l’eau, la pollution, l’environnement, en un mot : la vie.
Il convient également de remarquer avec R. Barre, que l'affectation des ressources qui résulte des mécanismes d'ajustement par les prix n'est pas nécessairement et obligatoirement la meilleure, ou ce qu'il y aurait de mieux pour la collectivité. Cette affectation des ressources est le résultat de compromis privilégiant le court terme dont on a pu constater en matière d’énergie notamment - les pannes électriques monumentales qui affectent périodiquement les Etats-Unis le démontrent à souhait - qu'ils peuvent se révéler nocifs ou périlleux sur le long terme.
En matière d’énergie, il se pourrait que ce soit une erreur que de s'appuyer sur des mécanismes d'ajustement par nature, instantanés, pour définir une politique énergétique qui du fait de l'importance des investissements, des intérêts économiques en jeu et des retombées sociales est fondamentalement orientée vers le long terme.
En matière d'énergie, où les investissements productifs à réaliser sont importants et coûteux, où le retour d'investissement est long et s'effectue nécessairement sur le long terme, où les équipements ont une durée de vie allant de trente à soixante ans, voire plus, où tout est orienté, mis en place, programmé dans une vision à long terme, peut-on admettre sans la moindre hésitation que les orientations dictées au jour le jour par le marché spot de Rotterdam puissent décider de la rentabilité de ces investissements ? Cette situation semble quelque peu surréaliste : ce seraient les spéculations sur le très court terme qui décideraient de la structure du long terme ! Privilégier les arbitrages à court terme, c'est faire l'impasse sur les problèmes dont les réponses portent sur le long terme.
I. 3. La vie n’est pas un bien marchand.
Force est de constater que la référence à des mécanismes correcteurs réglant le "bon" fonctionnement des marchés a montré toute son efficacité pour ce qui se rapporte aux extrants de l'acte productif, les biens marchands.
La création d’un marché pour l’énergie ou l’eau potable, pourrait apparaître comme une initiative judicieuse pour conférer à ces biens, un caractère de biens marchands et dès lors en restreindre - voire rendre impossible - leur gaspillage. Devant ce qui possèderait un prix reflétant non seulement la valeur des biens, mais également leur rareté, les agents économiques devraient modifier leur comportement. Véritables "tensions de rareté", le prix a ainsi pour fonction, d'après R. Barre "d'orienter les biens et les ressources vers les emplois qui apparaissent les plus nécessaires et où leur utilisation sera la plus efficiente". Ce système de prix fonctionne pour P. Massé comme un signal d'alarme ayant pour signification profonde: "Économisez-moi parce que je suis cher, ménagez moi parce que je suis rare".
Quelles que soient leur origine ou leur cause, les écarts entre dotations et besoins seraient atténués par la possibilité d’acquérir ou de revendre des soldes inutilisés. Les échanges permettraient de révéler la valeur économique attachée à l’eau, à l’énergie, à l’air, valeur qui refléterait la contrainte globale de rareté d’un bien. Cette valeur - le prix de l’énergie - tel que le marché le définirait jour après jour, serait censé fournir une information stratégique pour les agents économiques (consommation, choix technologiques, etc.). Les écarts étant censés corriger les excès, permettraient d’apprécier les orientations potentielles, les tendances, les évolutions futures possibles ou probables.
Cette approche procède implicitement d’une hypothèse de continuité permettant la projection sur le futur des situations du passé. Elle s’inscrit dans l’existence mythique de l’équilibre général directement liée à la notion de processus réversibles. Elle débouche sur le postulat d'une évolution économique devant nécessairement atteindre à terme un état d'équilibre unique et unitaire. Quelques passages à la limite - les écarts - autoriseraient l’interprétation de turbulences entravant ou retardant la marche vers cet équilibre.
Faut-il aussi rappeler que pour ces théories économiques qui célèbrent les mérites du marché et de ses lois, l’existence d’un marché est soumise à plusieurs conditions, dont celle de l’existence d’un prix marginal tendant vers zéro pour les biens qui y sont échangés. L’énergie, l’eau potable, l’air seraient -ils des biens marchands, c'est-à-dire des biens dont le prix marginal tendrait vers zéro ? A l’évidence la réponse est non. Le dernier litre d’eau, le dernier mètre cube d’air respirable, le dernier baril de pétrole ont une valeur infinie pour celui qui meurt de soif, pour celui que l’on asphyxie, pour celui qui va mourir de froid . Leur valeur marginale est celle de la vie. Les marchés aux esclaves étant supposés avoir disparu, la vie n’est pas un bien marchand susceptible d’être échangé.
Ces approches « académiquement correctes » seraient des lors caduques ? Pourquoi ?
Mais la remise en cause nihiliste, complète et brutale des fondements industriels qui ont assuré le développement et la croissance passés, et dont les acquis sont si précieux, est-elle envisageable ?
I.4. La validation implicite de la pensée « écolo-malthusienne » par le « politiquement correct ».
En développant un corpus de technologies toujours plus performantes, reconnaissent les écolo-malthusiens, l’homme pourrait espérer accroître son niveau de confort. Il pourrait améliorer les conditions de sa survie alimentaire. Il pourrait allonger son espérance de vie, élever progressivement son niveau de vie. Mais dans le carcan d’une planète dont les ressources ne sont pas illimitées, ces prélèvements sur le stock des richesses naturelles disponibles seront conséquemment toujours plus importants, et concomitamment l’émission de déchets sera toujours plus importante. Dans cette approche « néo-malthusienne » l’augmentation du niveau de vie de l’humanité ne pourra se faire qu’au détriment de la Nature sauf si les lois du marché pour les uns, une réorientation du comportement des agents économiques pour les autres ne venaient en atténuer les effets dévastateurs. Déjà les spectres d’une pénurie généralisée des ressources et d’une pollution devenue intolérable se font menaçants. L’explosion démographique actuelle aggravera une situation déjà compromise et rapprochera le moment de l’échéance fatale, la participation d’un plus grand nombre aux fruits de la croissance économique allant dans le même sens.
Dans ce contexte d’un système fermé aux ressources limitées, l’eau, l'air, la matière, l'énergie, comme toutes les autres ressources qui entrent dans le processus de production et de consommation se trouvent modifiés par celui-ci, et ne peuvent pas se retrouver à l'identique à son issue. "Le rendu n'est pas le prélevé" (E.Morin). L’humanité ne peut fonctionner que par échange avec son environnement, qu'elle altère et dont elle va subir les effets en retour. Il y a feed back. Il y a rétroaction. "L'organisation transforme, pollue et enrichit" (E.Morin).
L'application du second principe de la thermodynamique - qui ne souffre aucune exception -, applicable aux processus économiques comme à toutes les activités humaines, se traduit fatalement par une évolution régressive allant jusqu’à l’effondrement final. Ce n’est pas quelques mécanismes correctifs qui pourront en modifier le cours. Ces « mécanismes correcteurs » apparaissent pour ce qu’ils sont dans la réalité : des palliatifs temporaires ne pouvant en aucun cas constituer les fondements d'une politique qui se voudrait responsable de l’avenir et de la survie à long terme de la planète.
En s’enfermant dans le carcan du postulat d’un paradigme fermé aux ressources limitées, les réponses apportées par les différents courants socio-économiques ne peuvent pas apporter une réponse satisfaisante aux défis posés par un développement durable, soucieux d’environnement, de croissance économique et d’équité sociale.
2. Une réalité sociétale bien différente : un paradigme économique ouvert, dont certaines ressources sont illimitées, et dont l’homme est le principal acteur.
2.1. Thermodynamique des systèmes fermés
J de Rosnay présente les deux premiers principes de la thermodynamique de manière simple en opposant quantité et qualité de l’énergie. Le premier principe établit que la quantité totale d’énergie de l’univers reste constante (principe de conservation de l’énergie). Le second principe, dit de Carnot-Clausius, établit que la qualité de cette énergie se dégrade de manière irréversible (principe de dégradation de l’énergie). Le second principe de la thermodynamique introduit le concept d’entropie, que Prigogine a généralisé à tous les systèmes, système isolé, fermé et ouvert, animés de processus réversibles ou irréversibles.
Soit un système S, constitué de N objets. Le second principe de la thermodynamique postule l’existence d’une fonction d’état, S, l’entropie, qualifiée parfois «d’énergie dégradée».
En désignant par dS, le bilan entropique total, par deS, le bilan entropique dû aux échanges avec l’extérieur et par diS, la contribution due aux modifications intérieures du système, on a
dS = diS + deS
Au premier terme, diS correspond l’entropie produite par les variations, modifications, processus et actions internes du système, réversibles ou irréversibles. Cette composante structurelle interne mesure la production d'entropie générée par le système n’exploitant que ses ressources internes. Dans le cas de processus réversibles, on a diS = 0 ; Dans le cas de processus irréversibles, on a diS > 0
Le second terme, deS, décrit les variations d'entropie liées à l'ouverture du système. Ce terme peut être positif ou négatif. Dans ce dernier cas , il est dit néguentropique et de ce fait peut s'opposer à la régression du système : deS > 0 ou < 0
Pour les systèmes isolés, deS est nul ; dans ce cas dS = diS > 0
Du signe de dS, bilan entropique total, dépend l'évolution du système. Deux cas peuvent se présenter. Le système fonctionne comme un système fermé. Il est alors vraisemblable qu'existe une fonction de Lyapunov, positive, croissant de façon monotone avec la production d'entropie du système, mesurant sa régression. Ou bien, le système fonctionne comme un système ouvert. Il pourra alors y avoir développement et croissance.
L'évolution de tout système procède ainsi de deux mécanismes opposés : l'un descriptif de l'évolution du système fonctionnant comme fermé pour lequel l'évolution exprime une désorganisation continue mesurée par l'accroissement d'entropie et conduisant à la disparition des structures initiales. Le second mécanisme est descriptif du fonctionnement d’un système ouvert ; son évolution est alors la conséquence d'une complexification structurelle croissante.
Dès lors que l’Economique s’inscrit dans le cadre d’un système fermé, son bilan global est entropique. Il y aura alors fatalement évolution régressive jusqu’à l’effondrement final. Le caractère fatal de cette évolution, récuse le cercle vertueux d’une succession de cycles supportés par un trend conduisant sans trop d’embûches vers le mythe d’un équilibre général porteur d’une croissance indéfinie, dans lequel a cru pouvoir s’enfermer l’Economie conventionnelle. C’est dans ce cadre étriqué que se situent les courants néoclassiques, libéraux, keynesiens et écolo-malthusien, celui d’un système fermé dont les ressources sont limitées.
Nombreux sont ceux qui s’insurgent, à juste titre, contre ce mode de fonctionnement. Mais en limitant leur vision du monde à celle d’un système fermé aux ressources limitées, en ne remettant pas en cause les dogmes fondateurs de l’Economique, les solutions proposées ne peuvent être que des palliatifs temporaires qui s’intègrent quoiqu’ils soient dans cette approche fataliste. Ces solutions ne pourront tout au plus que retarder l’échéance implacablement fatale.
Les solutions qu’ils préconisent sont fondées sur une interprétation erronée du second principe de la thermodynamique qui fait s’assimiler, la notion de gaspillage à l'entropie. Réduire l'entropie au gaspillage, c'est supposer qu'une gestion, "économe" celle des écolo-malthusiens et des keynesiens, ou « corrigée » celles des néoclassiques et des libéraux, des ressources naturelles pourrait annuler le bilan entropique global du système. Dès lors que celui-ci est assimilable à un système isolé, voire fermé, son bilan entropique total sera nécessairement positif. Qu’elles que soient les « économies » que l’on puisse faire, ou les mécanismes régulateurs que l’on puisse introduire, ce bilan sera positif, et la régression sera inéluctable. « Cette image de la mort inexorable de l’univers que suggère le deuxième principe ... cette idée qu’en raison de la nature même des choses, le seul futur possible et ultime pour l’homme soit l’annihilation des choses s’est infiltrée comme une paralysie à travers toute notre culture » a conduit L. Brillouin à se demander « Comment est-il possible de comprendre la vie quand le monde entier est dirigé par une loi qui, tel le second principe de la thermodynamique, pointe vers la mort et l’annihilation ? »
La solution ne se trouve que dans la sortie du carcan thermodynamique du second principe de la thermodynamique. Comment ?
Le postulat d’un paradigme socio-économique fermé aux ressources limitées est inexact. Le point de vue laplacien d'un système différentiel universel paramétrant tous les états économiques ne peut pas être reçu comme postulat fondamental de l'Economique. Le développement social, la croissance économique, sont le résultat de l’exploitation conjointe des ressources matérielles et des ressources immatérielles fruits de l’ingéniosité humaine. Nous évoluons dans un système ouvert, animé de processus chaotiques et non déterministes, pour la plupart irréversibles ; nous disposons d’une ressource illimitée : le savoir, l’ingéniosité humaine, sa créativité.
L'Histoire démontre la validité de l’un des axiomes qui préside à la réflexion syndicale : « les systèmes économiques et sociologiques sont totalement imbriqués". De tout temps, économie, sociologie, technologie, culture, épidémiologie, législation, organisation politique, etc., ont formé un tout complexe dont procède le paradigme dans lequel les sociétés humaines vivent et évoluent, exigeant la prise en compte dans l’analyse économique d’un facteur de production « supplémentaire », une ressource « naturelle » illimitée, le savoir, l’intelligence créative, l’ingéniosité humaine, dont Prigogine a démontré qu’elle permettait l’ « ouverture du système » et l’inversion de la fatalité entropique que dénonçait L. Brillouin
2.2. L’analogie entre information et néguentropie et la relecture du second principe de la thermodynamique.
Une seconde approche de la notion d’évolution s’est développée suivant un point de vue opposé au principe de Carnot-Clausius. En biologie, comme en sociologie, la notion d’évolution apparaît comme étant étroitement associée à un processus d’organisation pouvant conduire à la création de structures de plus en plus complexes. Alors que l’extension du principe thermodynamique se traduit pas la dissolution progressive d’un ordre préétabli - «l’âge d’or » - dans un chaos progressif, le concept biologique d’évolution est orienté dans une direction opposée. C’est ce qu’observe H. Bergson lorsqu’il indique que «durée, signifie invention, création de formes, élaboration continue de ce qui est absolument neuf».
Cette opposition entre ces deux approches n’est en fait qu’apparente dès lors que l’on observe qu’il existe une réponse simple au paradoxe posé par le diablotin de Maxwell. Rappelons que grâce à un stratagème technique, ce dernier est capable d’accroître l’ordre d’un mélange sans modifier le bilan entropique global, résultat en contradiction flagrante avec le second principe de la thermodynamique. La solution est simple : le diablotin de Maxwell ne peut trier les molécules, que s’il peut les reconnaître, c’est à dire que s’il dispose des informations qualifiant l’état des molécules qu’il doit séparer. Pour accroître l’ordre du système, le diablotin de Maxwell doit disposer et exploiter des informations, flux d’informations dont la présence a été omise dans l’énoncé du problème, ce qui en rendait la solution impossible.
La question posée par Prigogine, « Existerait-il deux types irréductibles de lois physiques, l’une concernant la matière inanimée et l’autre la matière vivante » trouve ainsi une réponse claire dès lors que sont pris en compte les flux d’informations : les lois de la physique sont applicables indistinctement à la matière inanimée et à la matière vivante, dès lors que ne sont pas omis les flux d’informations, de savoir, présidant au fonctionnement et à l’évolution des systèmes
2.3. L’analogie entre entropie et information.
Reprenons le système S, constitué de N objets, mais doués de raison, c’est à dire capables d’intégrer, de modifier et d’exploiter des flux d’informations.
Comment passer d’un état désordonné (1) synonyme de perte d’efficience, qui si l’on n’y porte pas remède, conduira le système à la ruine, vers un état plus ordonné (2), synonyme d’accroissement d’efficacité. Comment passer d’un état (1), dont le bilan entropique est positif, à un état (2), dont le bilan entropique aura été inversé et sera devenu négatif ?
Soit le système S, dans un état (1) désordonné. Les N objets du système sont en interaction. Aux frottements entre ces objets correspond une production de chaleur, dQ, concomitante du travail fourni par le système. Il y a formation d’entropie. Sous l’effet de ces interactions, le système évolue vers son état macroscopique le plus probable, c’est à dire celui pour lequel son entropie sera maximum, état où le désordre sera le plus élevé, où cette « agitation » étant à son maximum, sera alors la plus inefficace, sur place et dans toutes les directions à la fois. On pourrait dire que la perte d’efficience totale est une mesure de l’accroissement d’entropie.
ETAT DESORDONNE
Le système est fermé ; il y a désordre, et perte d’efficience
dE = dW + dQ
Il y a formation d’entropie : dS = diS > 0Soit le système S, dans un état (2) ordonné. Dans cet état (2), les N objets sont situés sur le même niveau d’efficience. Tous sont animés des mêmes mouvements. Le nombre d’état possible, S, est égal à 1. Les N objets du système sont dans un état identique. Dans cet état parfaitement ordonné, où il ne peut plus y avoir ni frottement, ni collision entre les N objets, il n’y a plus dissipation d’énergie en chaleur : dQ est nul. dS est également nul. Il n’y a pas formation d’entropie
ETAT ORDONNE
Le système est ordonné, il n’y a plus production de chaleur, d’énergie « dégradée »
dQ = 0
Toute l’énergie est transformée en travail : dE = dW
Il n’y a pas formation d’entropie : dS = 0Cette capacité pour le système de se maintenir, ou d’atteindre cet état ordonné ne peut se concevoir que si les informations concernant l’état des objets du système, leur sont transmises à chaque instant. Sans les informations nécessaires et suffisantes, la probabilité pour les objets du système de se retrouver tous dans le même état, est nulle. Pour réduire le nombre W des états possibles, c’est à dire diminuer la valeur de l’entropie du système, (S = k log W), le système doit nécessairement s’ouvrir vers l’extérieur et agréger à son fonctionnement les informations adéquates.
Le passage d’un état désordonné à un état plus ordonné, contrevenant, en apparence au second principe de la thermodynamique, peut s’expliquer par l’introduction dans le système des informations nécessaires à l’adoption par chacun des objets, d’un comportement permettant la neutralisation des interactions synonymes de perte d’efficience. Le fonctionnement du tout est optimisé. L’annulation de la production d’entropie par le système est le résultat de la réception par celui-ci d’un flux externe d’informations permettant l’adoption par les objets du système d’un comportement cohérent, «plus ordonné ». Pour reprendre les termes de l’énigme posée par Maxwell, on pourrait dire qu’il existe quelque part à l’extérieur du système, un diablotin susceptible d’envoyer aux objets du système les informations qui leur sont nécessaires pour adopter un comportement cohérent. Il y a bien équivalence entre information et néguentropie (l’opposée de l’entropie).
L’équation établie par Prigogine du bilan entropique d’un système est ainsi respectée, tout comme le second principe de la thermodynamique. Pour pouvoir inverser son bilan entropique, le système doit adopter un fonctionnement ouvert. Dans l’équation du bilan entropique total, le terme deS n’est alors plus nul.
pour |deS| > |diS| on aura dS = diS + deS > 0
Par incorporation de flux externes de nature néguentropique, le système est alors susceptible d’adopter un fonctionnement néguentropique. La clef d’un développement durable, créateur de richesses et respectueux de notre environnement, réside dans l’aptitude des systèmes sociétaux à adopter un fonctionnement néguentropique
Le fonctionnement et l’évolution de nos systèmes économiques procèdent de deux mécanismes ago-antagonistes :
Au premier mode correspondent les néoclassiques, les libéraux, les keynesiens, les écolo-malthusiens, qui n’ont pour eux que d’être académiquement corrects, celle d’une humanité prédatrice qui ne peut se développer qu’au détriment de la Nature. Le second mode récuse cette approche en constatant que l’accumulation des richesses est le fait du travail et de l’ingéniosité humaine. L’opposition entre ces deux courants de pensée est totale. Les réponses proposées sont strictement inverses.
- Le premier mode préside à l'évolution du système fonctionnant comme fermé. Son évolution correspond à une désorganisation continue mesurée par l'accroissement d'entropie pour finalement conduire à l’effondrement du système. Il est déterministe. Il est décrit par une fonction de forme hamiltonienne. C’est le mode de fonctionnement dans lequel s’inscrivent au-delà de la logique écolo-malthusienne, toutes les logiques économiques conventionnelles. Ces logiques débouchent fatalement, plus ou moins rapidement, sur la destruction du système sociétal, qu’aucun mécanisme correctif ne pourra empêcher.
- Le second mode est fondé sur l’exploitation privilégiée des compétences humaines. Il correspond au fonctionnement d’un système ouvert. Son évolution est concomittante d’une croissance économique susceptible de créer indéfiniment des richesses tout en respectant l’environnement. Il y a ouverture du système par l’incorporation des flux de nouveaux savoirs.
Le savoir apparaît comme la clef de voûte d’une croissance économique, socialement efficiente et respectueuse de l’environnement. La réponse à la problématique du développement durable est une réponse humaniste, faisant de l’Homme l’usufruitier de la Nature.
- Soit la production de richesses continue de se faire par consommation et destruction de ressources matérielles, les ressources naturelles ; l’humanité court à sa perte ; il n’y a pas de mécanismes salvateurs ; tout au plus ces mécanismes pourraient éventuellement retarder cette échéance fatale, pour un coût social élevé ;
- Soit cette création de richesses se fait par incorporation de ressources immatérielles, le savoir ; l’avenir nous appartient.
2.4. La réponse humaniste : l’usage des ressources immatérielles, clef du développement durable.
La réponse à la problématique du développement durable, la réconciliation de l’Économie, de l’Écologie et du social, procède de la loi de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
Cette nouvelle manière de faire, cette nouvelle approche est décrite par une nouvelle fonction de production qui incorpore le savoir parmi ses facteurs de production. Cette nouvelle fonction de production, prenant en compte les contraintes nées de l'application du second principe de la thermodynamique selon la reformulation qu’en a donné Prigogine, est de la forme :
Y = (K, M, U, E)
Avec pour facteurs de productions, les variables d’état inputs de l’acte productif,
Le travail, acte social, demeure bien évidemment dans cette fonction, sous la forme de l’agrégation des deux facteurs de production, l’énergie et le savoir. Ces quatre facteurs de production président au fonctionnement du système. Cette fonction de production inclut spontanément les externalités délétères, parmi les inputs de l’acte productif. Au même titre que les biens et services marchands, pollution et déchets seront parties prenantes du cycle général de production & consommation.
- le capital, K,
- la terre ou les ressources naturelles M (la matière),
- l'énergie, U
- et le savoir, E.
3. Les variables d’état et la notion marché.
3.1. Le paradigme sociétal du 21ème siècle
Nos systèmes socio-technico-économiques sont décrits (A. Maïsseu, diverses publications traitant de la Gestalteconomie ) par une fonction à quatre variables d’état, quatre facteurs de production, le capital, l’énergie, la matière et le savoir. Ils sont animés et procèdent de phénomènes généralement irréversibles. Ces processus irréversibles sont dotés de propriétés particulières, qui autorisent des phénomènes d'auto-organisation, stables, pouvant être hors équilibre. Ils possèdent toutes les conditions pour être décrites suivant des régimes chaotiques, les systèmes en état d'équilibre n’apparaissant alors que comme des cas limites.
La relecture de nos systèmes sociétaux peut se faire selon le schéma ci-dessous :
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La notion de capital est très classiquement celle de l'analyse économique et managériale conventionnelle. A l'inverse, la définition conventionnelle du travail, fondée sur son unicité ne peut pas être retenue. Dissociant la capacité cognitive qui relève du savoir et du savoir-faire, de la puissance mécanique du travail, c'est à dire l'énergie, il convient de désagréger le concept unitaire du travail en deux composantes, complémentaires l'une de l'autre, mais profondément différentes : l'énergie et le savoir, distinction se ressourçant aux anciennes définitions, latine ou grecque, du travail :"labor" et "opus", "ergos" et "ponens".
Les quatre facteurs de production, le capital, la matière parfois qualifiée de capital naturel, l'énergie et le savoir, définissent conjointement les uns les autres, trois sous-systèmes dont l'agrégation constitue un système sociétal. Ces trois sous-systèmes sont :
Toute activité économique peut alors être décrite comme la mise en œuvre par les agents économiques de trois opérateurs, la monnaie, l'information et la technologie, sur les différents champs de ressources afin de produire des biens et des services, pour les commercialiser, et satisfaire à leur(s) projet(s).
- le sous-système technique fondé sur l'exploitation des ressources technologiques ;
- le sous-système économique fondé sur l'exploitation des ressources financières;
- le sous-système social fondé sur l'exploitation des ressources humaines, sur la valorisation de l'expertise humaine et de l'accumulation des savoirs.
Au centre de ces champs de ressources, véritable interface entre les trois sous-systèmes économique, technique et social, se trouve, notion également incontournable, le marché. Des paradigmes économiques ancestraux où les échanges étaient fondés sur le troc, aux plus modernes où les échanges sont fondés sur le fonctionnement de la bourse des marchés à terme de Chicago, de Rotterdam ou de Londres, etc., le marché, sous une forme ou sous une autre, a toujours existé, réglant les processus d'échanges, réglant les mécanismes d'ajustements entre production et consommation, cherchant à optimiser la satisfaction des besoins des consommateurs et répondant aux contraintes de répartition des richesses créées par l'activité humaine.
La typologie des besoins des consommateurs constitue l'interface entre les ressources humaines et le marché. A l'interface entre les ressources économiques et le marché correspond la notion de prix. Quant à l'interface entre les ressources technologiques et le marché, elle est composée par les artefacts techniques, produits et services, résultats de l'activité productive.
L'interface entre ressources financières et ressources humaines détermine la structure des revenus, l'interface entre ressources financières et ressources technologiques détermine la structure des coûts. Les actifs immatériels "matérialisent" les relations existant entre le capital et le savoir ; le capital naturel est leur homologue quant à l'interface capital/(énergie + matière), et les actifs matériels, c'est à dire les équipements productifs, l'autre homologue correspondant à l'interface capital/ressources technologiques. De la même manière le capital humain correspond à l'interface entre le capital et les ressources humaines. Quant à la liaison synergique entre le savoir et l’énergie, il y correspond la notion conventionnelle de « travail ».
Les relations, interfaces et structures mettant en jeu les ressources technologiques et le facteur de production « savoir », président aux concepts de technologie, de ressources technologiques, d'innovation, de recherche et développement, etc., et conséquemment définissent le champ du management des ressources technologiques.
Des mécanismes d'apprentissage nourrissent le bon fonctionnement de l'interface entre le pôle des ressources technologiques et le facteur savoir, interface faite de boucles rétroactives, s'autorenforçant mutuellement pour générer l'innovation, innovation de procédé dès lors que l'extension en est faite sur l'interface existant entre le pôle des ressources technologiques et le capital, c'est à dire les équipements productifs, ou innovation de produit dès lors que c'est l'interface avec le marché qui se trouve concernée. Le Management de la Technologie et de l'Innovation a pour objet d’optimiser les interfaces existant entre le pôle des ressources technologiques et le savoir, mais également celles existant également avec d’une part le capital et d’autre part le marché. Il concerne également la gestion des interfaces existantes ou à mettre en place entre le pôle des ressources technologiques et le marché, c'est-à-dire entre les clients et les innovateurs, interface dont l'optimisation est du domaine de la Sociologie de l'Innovation.
Analogue à l'interface structurelle existant entre le capital et l'opérateur du pôle des ressources financières, la monnaie, le système bancaire, on trouve entre d'une part, le savoir et son opérateur de flux, l'information et d'autre part les facteurs énergie et matière et leur opérateur de flux, la technologie, deux interfaces structurelles qui sont respectivement les Systèmes d'Informations et le Système Productif.
3. 2. Le caractère dual de l’énergie.
Dans ce contexte, l’énergie apparaît sous son double visage, celui d’un facteur de production - l’énergie primaire - et celui d’un bien marchand - par exemple les litres d’essence distribués chaque jour pour que fonctionnent les automobiles - . Suivant qu’elle est un facteur de production, un entrant (input) de l’acte productif, ou un bien marchand, un extrant (output) de l’acte productif, des règles économiques distinctes doivent lui être appliquées :
- A l’énergie, bien marchand, extrant (output) de l’acte productif, il convient d’appliquer les lois du marché, et de veiller à laisser jouer les effets bénéfiques de la concurrence sur un marché libre de toute contrainte.
- A l’énergie, facteur de production, entrant (input) de l’acte de productif, il ne convient pas d’appliquer la notion de marché. Bien au contraire, il est du rôle et de la responsabilité de l’Etat d’en conserver le contrôle ou la maîtrise de l’énergie, afin de le mettre à la disposition des agents économiques selon des règles que l’Etat aura décidées.